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L'hypnose entre magie et science     le 12/08/2018

(...) Sigmund Freud a proposé l'hypothèse d'un inconscient indifférent à la suggestion, ce dont témoigneraient les « résistances » du patient. Toutefois, rien ne s'est produit ici de décisif qui aurait permis de faire la différence entre une fiction d'autant mieux consentie par le patient qu'elle est parée des atours de la « résistance » et ce qui serait la vérité du psychisme, enfin stabilisée de manière fiable. La technique psychanalytique ne peut pas non plus se prévaloir d'une efficacité privilégiée qui, seule, aurait pu valablement conférer à l'inconscient, et à lui seul, le privilège d'expliquer « la multiplicité exotique des modes de guérison ». En dépit de sa volonté affichée de « faire science », la psychanalyse n'aurait été qu'un artefact de plus.
Ce que visent des protocoles d'expériences toujours plus sophistiquées, c'est à stabiliser un savoir sur le psychisme humain, savoir qui pourrait être obtenu à l'insu des sujets soumis à l'expérience. Mais ce qui apparaît en fin de compte aux observateurs les plus avertis, c'est que, loin d'être dupés par les protocoles expérimentaux, les cobayes humains excellent au contraire dans l'art de répondre aux attentes les plus masquées des expérimentateurs. Alors, tout ne serait-il finalement que suggestion, artefact?

A propos du livre d'Isabelle Stengers, 2002.
Source: Magali Molinié, revue Sciences Humaines, 2003 (les troubles du moi)
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Hypnose. Savoir attendre pour que la vie change     le 12/08/2018

Hypnothérapeute après avoir été psychanalyste, François Roustang considère que l'essentiel dans la relation thérapeutique est de trouver un point d'appui à partir duquel induire le changement. Tout en conduisant ses patients, F. Roustang leur laisse toute liberté, y compris celle de ne pas vouloir changer. Chez le thérapeute, il préconise « l'indifférence au succès » qui, loin d'être une absence, redonne le pouvoir au patient. « Pourquoi le thérapeute devrait-il vouloir des succès auxquels ses patients ne tiennent guère ? », interroge-t-il, soulignant l'ambiguïté de bien des demandes de soins.

Dans sa pratique de l'hypnose, il insiste sur le renoncement à tout diagnostic, interprétation des symptômes et des résultats : « Ce que viennent chercher les patients, c'est l'autorisation de transformer leur existence. » Au thérapeute, qu'il compare à un notaire, de faciliter cette prise de risque par sa présence qui nécessite ce qu'il nomme « l'impersonnalité », la « condition de l'invention et de la réinvention de l'existence, ce que nous appelons le changement ». Renonçant au pourquoi et à la réflexion, et chez le patient, à la rumination, il explique sa conception de l'hypnose comme une mise en mouvement, et récuse le soupçon de « mise en conformité » que certains psychanalystes jettent sur elle. Les transformations induites par la « transe » font place à l'action comme remède au mal-être et à la souffrance. « Surtout ne pas penser, laisser la vie multiforme nous conduire », suggère-t-il.
Source: Martine Doriac, Revue Sciences humaines 2006 (Qu'est ce que l'amour?)
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Maigrir, manger moins     le 09/07/2018

Quand la nourriture est consommée en quantités exagérées, parce qu'une pulsion irrésistible entre en jeu, qui est plus forte que la volonté, un travail en profondeur avec l'inconscient s'impose, si on veut changer ça. Mais il faut commencer par considérer que cet inconscient est un allié, non pas un ennemi.

Ce n'est pas gagné d'avance, car dans l'inconscient, effectivement, se trouvent aussi des aspects sombres. Il faut savoir que dans l'hypnothérapie on laissera de côté ces aspects sombres et on ne fera appel qu'à la capacité de l'inconscient de travailler pour le bien de la personne.

Le contrôle de l'appétit peut se faire selon un procédé connu comme "anneau gastrique virtuel", c'est-à-dire qu'après la pose de l'anneau, que la personne voulant maigrir va sentir un changement dans son corps, lié au fait que son estomac a rétréci. Ceci peut avoir lieu parce que l'inconscient, dans son aspect bénéfique, a accepté l'existence de l'anneau. L'inconscient focalisera davantage sur la présence de l'anneau que sur les motivations autrefois prévalentes, qui provoquaient l'impulsion à se ruer sur la nourriture. Le changement dans les habitudes alimentaires peut ainsi se consolider et la personne perdre du poids, de façon durable, sans avoir à faire un régime de privation.

Sinon, je pense qu'on peut aussi travailler sur un aspect de la prise exagérée de nourriture qui consiste à opposer un état d'insatisfaction qui fait régresser vers l'inconscience et l'absence de contrôle du comportement à un autre état, qui serait qui serait le stade de conscience correspondant à la résolution du stade oral, selon Freud. Ce qui est significatif, ici, c'est que la pulsion qui porte à assouvir des besoins urgents par la nourriture, alors qu'elle est primaire chez le nourrisson, devient secondaire chez une personne qui a dépassé le stade oral, parce qu'elle utilise l'organe de la bouche aussi pour parler, et notamment pour dire des choses la concernant. C'est un peu plus difficile à mettre en pratique que l'anneau gastrique virtuel, mais je propose quand même cette idée à ceux qui viennent me consulter, qui consiste à sortir de l'inconscience en se mettant à parler de choses importantes, celles qu'on avait oublié de dire. Peu importe lesquelles.

Il y a un troisième aspect concernant le besoin excessif de manger, qui, selon l'ethnopsychiatre Geza Roheim, serait lié à un fantasme de dévoration, que l'on retrouve dans les mythes et les cultures, et qui supporte même certaines pratiques de cannibalisme, ce qu'on retrouve également dans les contes de fées européens, avec des ogres et des ogresses qui mangent les enfants. Pour ce qui concerne des individus modernes, on peut traduire cela en termes de projection qu'une personne fait sur la nourriture de la présence réelle d'un ennemi, ou d'une force hostile qui causerait des problèmes dans sa vie. Cette projection suppose que l'attention soit concentrée sur l'objet, comme menaçant. De ce fait, si la nourriture est avalée, ce qui était menaçant disparaît totalement, d'un coup. Et ce serait bien, si cet acte permettait à la personne de se sentir soulagée de manière durable. Le problème est que cette projection peut se reproduire encore et encore. Le besoin de manger alors est sans fin. Dans ce cas c'est la relation conflictuelle qui doit être traitée pour que la personne puisse trouver un état de sécurité intérieure.

Source: Forum Saresca Hypnose
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L’émergence se produisant à la limite entre ordre et chaos     le 18/05/2018

Un groupe d’analystes jungiens contemporain a dégagé certaines dimensions de l’émergentisme moderne implicites dans les théories de Jung. Cette approche s’est révélée fructueuse et a permis en particulier une relecture et une réévaluation de la théorie jungienne à la lumière des neurosciences contemporaines et des théories actuelles de l’attachement. Ainsi est-on amené à considérer les archétypes comme des propriétés émergeant des interactions de l’ensemble corps-esprit, de l’environnement naturel et culturel et de certaines formes de récit ; ils sont repensés en tant que « règles épigénétiques » à l’œuvre au cœur même des emboîtements multiples et des divers niveaux des systèmes complexes.

On sait que dans les systèmes complexes l’émergence a le plus de chance de se produire à la limite entre l’ordre et le chaos : trop d’ordre engendre la rigidité, alors que trop de chaos est destructeur. L’action thérapeutique qui vise à favoriser l’émergence devrait donc évidemment s’orienter vers cette limite, à considérer non pas comme un but à atteindre, mais bien plutôt comme un gouvernail qui permettrait de piloter le couple thérapeutique.

De plus, les transformations du champ interactif peuvent être d’intensités très variables. Elles peuvent passer d’une réorganisation soudaine d’une grande intensité – comme dans les phases de transition associées à « un moment de rencontre » (...) Je propose d’utiliser le terme de « moment de complexité » pour rendre compte des possibilités archétypiques propres au champ lui-même. Cette expression est empruntée à Marc C. Taylor

Taylor a observé l’émergence d’une culture en réseau en pointant la forte croissance du changement, c’est-à-dire l’accélération des transformations engendrées par l’extension des connexions entre les choses (les gens, l’information, les disciplines, etc.). Plusieurs éléments de sa définition des moments de complexité peuvent nous aider : « le point de bascule » où le plus devient différent ; le point où des systèmes autonomes d’organisation émergent pour créer de nouveaux patterns de cohérence et de nouvelles structures de relations. Je suggère que ces moments sont eux-mêmes structurés autour de potentialités archétypiques qui commencent à se consteller. Ces moments de complexité sont intimement liés à certains moments de décision où « certaines possibilités sont actualisées et d’autres sont abandonnées ». C’est le cas par exemple quand, dans le travail thérapeutique, nous faisons le choix d’intervenir, ouvertement ou non, et si nous le faisons, d’intervenir de telle ou telle manière, alors, précisément à ce moment-là (c’est-à-dire avec la conscience du kairos en tant que qualité psychologique d’un moment) nous altérons le flux du champ.

(...) Un moment de complexité incluant une tierce personne, et ceci sans que ni elle ni moi n’en ayons eu conscience sur le moment. C’est pourtant dans ce moment énigmatique que se trouvait la clé de l’action thérapeutique dans le sens jungien de ce terme, puisque s’ouvrait une voie vers le numineux susceptible de générer la transformation.
Source: Christian Gaillard et alii, Archétypes et/ou fantasmes originaires Une rencontre et un débat entre analystes freudiens et analystes jungiens, Cahiers jungiens de psychanalyse 2011/1 (N° 133)
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L'empathie, union dans la distinction     le 18/05/2018

« Le deuil d’autrui et sa colère n’ont jamais exactement le même sens pour lui et pour moi. […] Si je peux, par un mouvement d’amitié, participer à ce deuil ou à cette colère, ils restent le deuil et la colère de mon ami Paul. » 

La limite de la participation à ce que vit autrui, la part d’incommunicabilité des expériences, se révèle plus particulièrement dans le registre affectif. Le monde commun nous affecte, mais la tonalité des affections est différente. Je participe à l’expérience du monde d’autrui, mais non à la qualité des effets que le monde produit sur autrui. Si je puis être affecté par ce qui arrive à autrui, je ne participe pas à son affect : il peut y avoir affection mutuelle, mais non participation. Il y a bel et bien une séparation entre mes affects et ceux d’autrui, et cette séparation vaut différence.
Source: Agata Zielinski, Chair et empathie : Quelques éléments pour penser l’incarnation comme compassion, revue Transversalités 2009/4 (N° 112)
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Les deux niveaux de mémoire, l'encodage parallèle     le 16/04/2018

Dans la théorie intitulée « Double représentation », Brewin, Dalglheish, et Joseph (1996) font l’hypothèse que les souvenirs traumatiques sont différents des souvenirs normaux. Ce modèle implique deux niveaux de mémoire, dans lesquels les informations relatives à l’événement traumatique pourraient être représentées. Les souvenirs liés à l’événement traumatique seraient encodés de façon parallèle, dans ces deux niveaux de mémoire, au moment de l’événement traumatique. Les mécanismes de stockage des souvenirs traumatiques feraient appel à des circuits neuronaux différents de ceux utilisés pour les souvenirs normaux. Le premier niveau de mémoire serait la conscience, dans laquelle les souvenirs pourraient être « accessibles verbalement ». Ces souvenirs seraient encodés par l’hippocampe et stockés dans un contexte temporo-spatial bien défini. Ils pourraient être récupérés volontairement, puis intégrés de façon progressive. Le deuxième niveau de mémoire serait constitué par les « souvenirs accessibles en situation ». Ces souvenirs ne seraient pas encodés par l’hippocampe et ne seraient donc pas stockés dans un contexte temporo-spatial défini. Ils ne seraient récupérables qu’après activation lors de la confrontation à un aspect de l’événement traumatique initial. Ainsi les symptômes dissociatifs et les flashs back résulteraient d’une activation de la mémoire « accessible en situation ». Le processus émotionnel permettant la résolution du trouble devrait intervenir à la fois sur les souvenirs « accessibles verbalement » et les « souvenirs accessibles en situation ». Cette théorie permet d’expliquer les symptômes de dissociation mais explique peu les symptômes d’évitement
Source: Linda Decam, De la névrose traumatique à l’état de stress post-traumatique. Thèse de doctorat en médecine, 2012, Université de Grenoble, p 28
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Honte et trauma: l'absence de parole intime     le 13/04/2018

Tout trauma peut entraîner une modification de l'image du moi, traduisant une atteinte dans l'ordre symbolique, se cristallisant sous un affect: la honte. Le trauma est toujours l'invasion brutale de l'être par le tout sensationnel, l'occupation absolue par des sensations sans mots, des émotions polyvalentes qui vident l'être de tout langage. Ceci se traduit plus tard dans l'impossibilité qu'a la victime de dire ces instants d'agression dont tout vécu est absent ou de se qualifier alors de "terrorisée, sidérée paralysée, médusée, comme absente, hors de soi-même..."

Le sensationnel dans sa brutalité traumatisante et totalisante s'oppose au ressenti et l'annule. Le ressenti est de l'ordre de l'"intime". Les sensations imposées par l'événement traumatique annulent toute révélation de l'intime. Ce qu'a perdu le traumatisé, c'est la capacité de se traduire symboliquement, par la parole, à l'oreille d'un autre.

(...) Il s'agit bien d'une perte de "la parole", de ce qui au sein même du langage signifie l'être parlant, car parfois, à côté du silence de stupéfaction, d'inhibition, il peut persister des bribes de langue: un discours logorrhéique plus ou moins vide de sens d'où l'auteur est toujours absent.

La victime constate qu'elle n'y est pas, qu'elle n'existe pas (de ex-sistere) puisqu'elle ne parle pas. Elle est privée de référence à la loi (qui est la loi du langage et de la parole) lors de l'agression et par là sa vie n'en est pas une puisqu'elle n'est plus l'effet d'une demande et d'une réponse (de je à tu), de cet échange sans cesse renouvelé qui constitue le courant de la vie. La victime le constate en l'exprimant sous forme de: "Je ne vis plus, je survis mais ce n'est plus une vie".

Qu'est-ce que l'intime? C'est le point extrême de l'intimus, dans la définition du dictionnaire: "ce qui est le plus en-dedans, le plus profond" où sourd ce qui fait les éléments de la parole, c'est-à-dire les signifiants porteurs de celui-là même qui ressent. C'est là où naît ce qui va devenir la parole. C'est la source composite du langage qui porte le désir de l'être. C'est le lieu où se manifestent au présent les éléments de l'histoire porteurs du sujet résonnant sous le choc des mots de celui ou de celle qui parle. Autrement dit, l'intime, c'est la manifestation d'un acte de vie. C'est le lieu de formation du parlêtre. L'intime est en fragilité car, pour se révéler, il est dans l'exigence d'une ouverture sur soi, c'est-à-dire sur les événements adéquats de son histoire à l'instant présent, sous l'acceptation des mots qui en naissent à la fois sous son propre dynamisme et sous la réception des mots d'un autre.

Pour être dans l'intimité, il faut être au moins deux en lien de parole, sinon c'est le repli sur ce que l'on croit être le secret, de son coeur par exemple. Car la notion d'intime se lie avec celle d'accord avec l'autre, celui dont on est proche, qui vous entend et vous répond: l'intime. Grâce à cette mise en intimité la parole circule entre les personnes, et les êtres se révèlent comme vivants.

Le trauma, c'est l'annulation du point de la naissance de la révélation, de ce qui parle d'un Autre à un autre pour un autre, autrement dit de ce qui fait l'être, le fait vivre. Ainsi, les attitudes, les actions violentes, même portées par le seul langage d'un agresseur, peuvent bloquer la naissance de la parole et par là même la manifestation de vie. Toute mise en scène mensongère stérilise la source intime des événements langagiers porteurs de celui qui parle. L'ennemi de la parole est le mensonge, quelle qu'en soit l'origine ou la justification. Le mensonge reçu tue toute parole de vérité.

La honte comme symptôme. Revenu de l'explosion sensationnelle, du laminage émotionnel, le langage n'est perdu que pour un temps ou pas perdu du tout. Mais, s'il est possible, ce n'est plus qu'un discours de traduction des sentiments, des émotions post-traumatiques, de colère ou de honte par exemple, des images de soi, mais pas du ressenti. Ce langage là est une représentation du moi fourni en abondance par les sens, mais pas du sujet de la parole qui s'origine à l'intime.

Ce qu'a perdu le traumatisé, c'est la capacité de se traduire symboliquement, par la parole, à l'oreille d'un autre. Il lui manque cette faculté proprement humaine sans qu'il sache ce que c'est. Il n'est pas à égalité avec tout autre réputé non pas discourir mais parler. La honte se constitue ainsi d'une infériorité par déficience au point traducteur de l'humanité en chacun.

La honte peut se dire. Dire sa honte est au plus près de l'atteinte traumatique, mais ne change rien au méfait du trauma.

La honte: c'est de ne pas être à égalité avec les autres. C'est être marqué par un défaut, au sens de manque, être par là en infériorité. (…) L'étymologie du terme "honte" renvoie à "honnir", vouer quelqu'un à la honte publique, à la désapprobation générale. Il sous-entend l'humiliation, le déshonneur, l'indignité. (…)

La honte est conjuguée au vide, à l'impossibilité d'exister car elle est typiquement non symbolisable, puisque représentant l'absence de parole. Se départir de la honte c'est pouvoir quitter le monde du fantasme surgi du trauma où les sentiments, les sensations recomposent un moi aléatoire au fil des remémorations obsessionnelles, des épuisements dus au sommeil bouleversé de cauchemars, des rencontres d'intervenants bien intentionnés qui, voulant protéger la personne agressée dans son statut de victime, lui retaillent un uniforme de handicapée à la mesure de ce qu'ils savent.

Le décollement du fantasme ne peut s'opérer qu'au prix d'un lien de parole avec un autre en position d'altérité radicale, d'un Autre: le lieu où ça parle. Ce travail ne peut se faire qu'avec cet Autre témoin de l'origine de la parole, ne trouvant pas de sens à la honte et au fantasme qui la porte (…) l'intime renaît au coeur de la victime honteuse quand cet Autre est là.

Source: Liliane Daligand, La honte et le trauma, revue Stress et Trauma 2006 (3), pp. 151-153
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L'accès aux ressources, un cheminement complexe     le 06/04/2018

Le travail de l’historien nous éclaire sur ce qu’est notre mémoire personnelle. Qu’est-ce que se souvenir ? Qui est le sujet du souvenir ? Lorsque nous évoquons un épisode de notre existence, le temps présent est mis entre parenthèses au profit d’une plongée dans le monde englouti. Les forces, les idées, les ressources que l’action quotidienne puise dans ce monde-là nous restent invisibles. Nous les utilisons à notre insu. Il serait trop facile de considérer notre mémoire comme une réserve d’informations, de « données » accessibles selon des processus toujours actionnés de façon identique. Là encore il y a un dialogue permanent entre des couches émergentes et tout un monde de latences.
L’aspect pronominal du verbe doit susciter notre étonnement. Se souvenir, c’est s’adresser à soi-même. Pour se souvenir, il faut arrêter le temps et opérer un retour vers soi. Nous faisons bien plus qu’aller chercher de l’information. Nous reprenons une parcelle de notre propre matière pour l’observer, la réorienter, la reciseler et la placer dans l’orchestration présente. Notre mémoire est la pâte dont nous sommes fabriqués. Elle contient des points durs et des zones aérées, des couches de couleurs différentes. Elle n’offre pas de tableau bien net parce que nous la modelons sans cesse. Comment parvient-on à se modeler soi-même ? Voilà qui est paradoxal. Dans les secrets du monde pronominal, la mémoire s’inscrit comme l’instrument de notre fabrication et de notre métamorphose.

Source: Christine Bergé, L'Odyssée de la mémoire, (première partie, chapitre 6), La Découverte, 2010
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